Soudan : la reconquête de la capitale par l’armée , signe de « l’essoufflement » des paramilitaires

Près de deux ans après le début de la guerre au Soudan, l’armée a repris le contrôle de Khartoum au terme d’une offensive dans la capitale contre les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Un tournant majeur qui reflète leur incapacité à administrer les territoires conquis, analyse pour Frace24 le chercheur Marc Lavergne.

En descendant de son hélicoptère, il a embrassé le sol puis levé le point en l’air en signe de victoire. Le général Abdel Fattah al-Burhane est rentré triomphalement à Khartoum, mercredi 26 mars, pour célébrer la reconquête de la capitale soudanaise, « libérée » de l’emprise des paramilitaires.

Le chef de l’armée avait été contraint de fuir la mégalopole il y a près de deux ans, au début de la guerre opposant ses troupes aux Forces de soutien rapide (FSR), de son ancien allié Mohamed Hamdane Daglo dit Hemedti.

Un conflit sanglant qui a fait des dizaines de milliers de morts et plus de 10 millions de déplacés au sein du pays.

Mis en déroute, les FSR ont fui mercredi la capitale par le pont de Jabal Awliya, dernier point de sortie vers le sud, alors que des scènes de liesse éclataient dans plusieurs quartiers de la capitale.

Le général al-Burhane « de retour aux affaires »

Lancée en septembre, l’offensive de l’armée à Khartoum a marqué un tournant dans le guerre avec les FSR. Ces derniers contrôlaient jusqu’alors les principaux points stratégiques de la capitale dont l’aéroport international, le palais présidentiel ainsi que plusieurs sites militaires et axes stratégiques.

« Le retour d’Abdel Fattah al-Burhane au palais présidentiel est un symbole très important à l’intérieur du pays comme à l’international », souligne le chercheur spécialiste du Soudan Marc Lavergne. « Lui qui revendique être le dirigeant légitime du pays montre ainsi à la face du monde qu’il est de retour aux affaires ».

Un retour qui s’est fait attendre. Au début de la guerre, face à l’avancée des FSR, le chef de l’armée avait été contraint de délocaliser le commandement militaire à Port-Soudan, principal port du pays sur la mer Rouge, à quelque 700 km au nord-est de la capitale.

L’armée avait depuis bien du mal à freiner la progression des FSR, qui en plus de leur bastion historique du Darfour étaient parvenus à étendre leur présence au nord et au sud de Khartoum. Fin 2023, les FSR avaient infligé une défaite particulièrement humiliante à l’armée en s’emparant de la ville de Wad Madani, capitale de l’État d’Al-Jazirah. Un affront lavé depuis, la mégalopole de 400 000 habitants a été reconquise par l’armée en janvier 2025.

Des paramilitaires en perte de vitesse

Pour Marc Lavergne, l’évolution du rapport de force en faveur de l’armée est symptomatique d’un « essoufflement » au sein des paramilitaires. « Les Forces de soutien ne sont pas composées de soldats professionnels avec une réelle hiérarchie et une organisation logistique. Ils ont voulu frapper fort et vite et ont pris le contrôle de larges territoires sans avoir les capacités de les administrer ».

Depuis le début de la guerre, de graves exactions ont été signalées de part et d’autre. L’armée est accusée d’avoir mené des bombardements indiscriminés, causant la mort de nombreux civils. Dernier exemple en date, une frappe cette semaine à Tora, dans l’État du Darfour, qui aurait fait plusieurs centaines de victimes selon des témoins.

Accusés de nombreux massacres, les FSR sont considérées comme encore plus brutales. « Ce sont des pillards qui exploitent les territoires qu’ils parviennent à saisir », indique Marc Lavergne.

Des méthodes qui entachent leur image et réduisent leur capacité de recrutement au sein de la population. Les FSR sont également confrontées à des désertions, comme celle du chef de guerre Abu Aqla Kikl, qui a rallié l’armée en octobre 2024.

Inquiétudes au Darfour

Au Soudan, le rapport de force entre les deux camps a longtemps été considéré comme relativement équilibré, malgré l’avantage notable que confère à l’armée l’aviation militaire. Rodées au combat urbain, les FSR possèdent elles aussi un arsenal, notamment des drones et des missiles fournis par les Émirats Arabes Unis, leur principal soutien étranger, bien qu’Abou Dabi démente toute implication.

En difficulté sur le terrain, Hemedti a mené ces derniers mois une tournée diplomatique régionale en Ouganda, en Éthiopie ou bien encore au Kenya. En quête de légitimité, il avait même annoncé en février depuis Nairobi la création d’un « gouvernement parallèle » visant à administrer directement les territoires sous contrôle des FSR. Une initiative fermement rejetée par le général al-Burhane qui avait accusé le président kényan William Ruto de soutenir son rival.

« Les États d’Afrique de l’Est qui ont reçu Hemedti auraient peut-être pu peser en sa faveur dans une phase de négociations. Mais sur le plan militaire je ne vois pas comment les FSR pourraient aujourd’hui renverser la balance », analyse Marc Lavergne.

Alors qu’à Khartoum l’armée régulière célèbre la fin des combats, certains observateurs craignent que le repli des FSR au Darfour, qu’ils contrôlent toujours, ne provoque une nouvelle flambée de violence contre les communautés non-arabes, régulièrement ciblées par les paramilitaires. En janvier, les États-Unis avaient accusé les FSR d’y commettre un génocide, dénonçant des meurtres systématiques « d’hommes et de garçons – y compris des nourrissons – sur une base ethnique ».